Au Venezuela, la violence d'Etat est devenue la norme

Le rapport accablant de Human Rights Watch (HRW), diffusé le 5 mai 2014, qui accuse le Venezuela de violations "systématiques" des droits de l'homme est-il juste?

Au Venezuela, la violence d'Etat est devenue la norme

Le rapport accablant de Human Rights Watch (HRW), diffusé le 5 mai 2014, qui accuse le Venezuela de violations "systématiques" des droits de l'homme est-il juste?

Hélas oui. Lire et télécharger le rapport de HRW en cliquant ici. La situation est extrêmement grave. Depuis le début des manifestations le 4 février dernier, on dénombre 2700 détentions arbitraires, 43 morts et 80 cas de tortures. On compte 361 détenus politiques. Enfin, trois élus ont été déchu de leur mandats de façon totalement discrétionnaire. Il s'agit de Maria Corina Machado, député d'opposition, et de deux maires, celui de San Cristobal et celui de San Antonio, dans l'Etat de Tachira (ouest du pays). On assiste également à des procès sommaires qui durent deux heures : c'est le temps qu'il faut pour que des juges inféodés au pouvoir exécutent des décisions dictées par le palais présidentiel... 

La violence d'Etat est devenue la norme. Dernier exemple en date, la vaste opération de police menée hier jeudi 8 mai. Deux jours plus tôt, une autre action, atroce, a eu lieu : le 6 mai, l'armée a fait irruption dans la deuxième université du pays, l'Université Catolica Andres Bello (qui, contrairement à ce que son nom laisse supposer, est laïque) en tirant avec des pistolets à billes de verre, faisant dix-neuf blessés graves, dont l'un est entre la vie et la mort. 

Juste avant cette action atroce, des hommes à la solde du pouvoir ont fait intrusion à 4 heures du matin chez un jeune couple d'étudiants (dont la femme est enceinte de huit mois) pour les arrêter. Et cela sans le moindre mandat. La justice, si on peut l'appeler ainsi, a mis deux heures pour décider que cette jeune femme serait condamnée à trois ans de prison. Elle a été incarcérée, enceinte, dans la prison pour femmes la plus dangereuse du pays, l'Institut national d'orientation féminine (INOF) à Caracas. Quant à son mari, à qui l'on reproche d'être un "terroriste" alors qu'il manifestait pacifiquement, il est détenu pour trois ans à la prison de Yare III, également près de Caracas. 

S'agit-il d'un cas isolé?

Non. C'est un exemple parmi mille autres, qui concernent parfois des mineurs. La caractéristique de ces arrestations est que ces personnes sont maintenues au secret pour des durées plus ou moins longues, coupées de tout, de leur famille, de leur avocat. Au sens juridique, ces sont des "disparus". Parfois, ils réapparaissent après dix jours passés à l'isolement. Il s'agit d'une torture morale, qui s'ajoute à toutes les autres violations des droits humains déjà décrites. 

Les gens sont souvent maltraités. Les défenseurs des droits de l'homme ont recensé 80 cas de torture (en fait, il y en a 500 mais seulement 80 ont osé témoigner) et 1.500 de mauvais traitements. On oblige les gens à se tenir debout ,"au coin", pendant des heures, on les prive d'eau, on leur administre des baffes, on leur donne des coups de poings sur des blessures préexistantes. On utilise aussi certaines méthodes de l'armée israélienne dont l'une, par exemple, consiste à faire tourner les gens dans des camions pendant des heures afin de les désorienter. 

Tous les cas dont je parle sont amplement documentés. Pour ne citer que quelques cas, tragiques, j'évoquerais celui de Géraldine Moreno, 22 ans, exécutée d'une balle dans la tête tirée à cinquante centimètres de son visage ; celui de José Alejandro Marquez, un ingénieur de 34 ans torturé à mort (dont nous avons porté le dossier devant l'Organisation des Nations-Unies, Onu) ; celui de la marchande ambulante Marvinia Jimenez, 30 ans, frappée à même le sol par une femme de la police bolivarienne à coups de casque de moto dans le visage. Elle en conserve des graves séquelles. Il y a hélas plein d'autres exemples, comme celui Juan Manuel Carrasco, 18 ans, arrêté par la police et violé par un canon de fusil... Son cas a également été transmis à l'instance des "procédures spéciales" aux Haut-Commissariat des Droits de l'homme de l'Onu, à Genève. 

Ce genre de démarche est-elle efficace?

Dans une certaine mesure, oui, car cela a un petit effet dissuasif. Lorsque nous remettons un rapport à la Commission interaméricaine des droits de l'homme, à Washington, ou à l'Onu, à Genève, les violences policières connaissent une accalmie temporaire : pendant une semaine, le gouvernement vénézuélien est davantage occupé à critiquer ces instances (en disant qu'elles sont à la solde de la Maison-Blanche) qu'à torturer ou tuer des étudiants. Hélas la couverture médiatique de la crise vénézuélienne est, en France, minime. Il se passe pourtant des choses graves. Quant au gouvernement français, censé représenter la patrie des droits de l'homme, son silence est à mon avis grave, et tend à envoyer le message de la complicité de facto. . En Droit le silence vaut consentement ; 

Le mois dernier, Jean-Luc Mélenchon s'est exprimé pour dire, en gros, que les étudiants étaient à la solde des fascistes et des privilégiés...

La première des honnêtetés intellectuelles consisterait à venir voir ce qui se passe sur le terrain, non pas en tant que député invité, mais en tant que citoyen lambda, et non pas à gloser dans des salons à partir de ce que lui a dit le gouvernement vénézuélien. Quoi qu'il en soit, ces déclarations montrent qu'il ignore tout de l'histoire du Venezuela, de la structure de sa société et du profil politique des manifestants. Sur les 43 morts (dont 9 étaient des membres des forces de l'ordre), 35 appartiennent à la "classe moyenne-basse". 

Les gens qui manifestent à Caracas et dans le reste du pays sont des étudiants de fac qui payent l'équivalent de 180 euros de frais de scolarité par semestre. Pour donner un équivalent français, je dirais que les manifestants ont le profil sociologique des étudiants de la fac de Nanterre bien davantage que de la fac de Dauphine. 

Si certains observateurs étaient moins superficiels et connaissaient mieux le Venezuela, il sauraient que l'écrasante majorité de la population vénézuélienne est culturellement issue d'une mouvance qui va du centre centre-gauche à la social-démocratie. Et cela par réaction au régime dictatorial de droite que les Vénézuéliens ont eu à connaitre jusqu'en 1958. En fait, au Venezuela, il n'y a pas de droite comme il en existe, par exemple, au Chili ou en France. 

Dernière précision : la plupart des gens vraiment riches qui étaient en désaccord avec Hugo Chavez et à fortiori avec son successeur Nicolas Maduro sont partis depuis longtemps vivre à Paris, à Madrid ou aux Etats-Unis. 

Quant à moi, je défends les droits de l'Homme. Si, demain, l'opposition commettait les mêmes atrocités que celles commises par le gouvernement, sa police et son armée, je les dénoncerais avec la même vigueur. 

Comment voyez-vous l'avenir?

Plutôt en brun... L'on assiste à une escalade répressive. La preuve: la moitié des 2.500 arrestations que j'évoquais à l'instant ont eu lieu au cours du dernier mois écoulé. Mais la situation est de plus en plus incontrôlable en raison des pénuries alimentaires et du manque de médicaments dans les hôpitaux -par exemple les antirétroviraux. Ces pénuries touchent en effet tout le monde, que l'on soit chaviste ou non. 

Dans les quartiers les plus pauvres, de plus en plus de gens qui, naguère, soutenaient, voire idolâtraient, Chavez, sont mécontents. Pour la première fois, un sondage publié cette semaine indique que plus de 60% de la population rejette la façon dont le gouvernement Maduro gère la crise. Plus que jamais, le Venezuela est une poudrière. Voilà sans doute pourquoi, le 28 avril, la Cour suprême, a limité le droit de manifester, tout en renforçant encore les pouvoirs déjà illimités de la police et de l'armée. La répression ne va pas faiblir.  

Quelle différence entre Maduro et Chavez?

Chavez était beaucoup plus humain : par exemple, il laissait le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) accéder aux prisons, car lui-même avait reçu leur aide lorsqu'il était emprisonné (de 1992 à 1994) après sa tentative de coup d'Etat manquée le 4 février 1992. Le président Maduro, lui, ne laisse pas le CICR accéder aux prisons. 

Prenons le cas de Ivan Simonovis, un ancien commissaire de police qui se trouve derrière les barreaux depuis neuf ans, qui souffre d'ostéoporose (parce qu'il n'a vu le soleil que deux heures en dix ans !) et qui est actuellement en train d'agoniser. Ses avocats, des médecins ou encore Amnesty international ont demandé qu'on puisse lui rendre visite et le soigner "par mesure humanitaire". En décembre dernier, Maduro a fait connaitre sa réponse en répondant : "Je ne crois pas aux mesures humanitaires." C'est pour cela que je souhaite vivement que la France use de son aura pour faire cesser le massacre, et appelle au respect des droits de l'Homme au Venezuela. 

 

Source de l'article: http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique/venezuela-hugo-chavez-etait-plus-humain-que-l-actuel-president-nicolas-maduro_1536905.html

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